The Rio Rockers, « Mexicali Baby » (1958)

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« Exactement comme l’explosion punk vingt ans plus tard, le rockabilly des années 50 fut une éruption
spontanée de chansons sur trois accords pleines d’énergie. Les majors du disque allaient miser
dessus, mais il y avait encore la place pour de minuscules labels, des studios rudimentaires (…) et des
interprètes passionnés au regard égaré qui ne planifiaient rien au-delà de la semaine suivante. »
Max Décharné, Wild Wild Party (2013)

 

Au milieu des années 80, Tim Warren publiait le premier volet des compilations Sin Alley, consacrées aux « héros oubliés » du rockabilly des années 50. Sur le volume 1 figurait ce « Mexicali Baby » attribué à de mystérieux Rio Rockers. La pochette ne donnait pas plus d’informations et on avait tôt fait d’imaginer un gang de Chicanos de l’East Side aux lames affûtées…

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En remontant la piste des Rio Rockers, c’est en réalité à Phoenix, Arizona, que l’on parvient et sur les pas de deux blancs-becs à peine sortis du lycée : Russell « Rusty » Isabell et Donald « Don » Cole, deux aspirants à la gloire parmi tant d’autres de la première vague du rock and roll. Deux noms auxquels on doit bien associer celui de Frank Porter, boss de l’éphémère label Porter Records et propriétaire du minuscule studio où fut enregistrée cette pièce d’anthologie.

Frank Porter, DJ country, au micro de la radio WLEE.

DJ sur une radio locale, chanteur de country, vendeur de climatiseurs et… découvreur de talents, Porter faisait partie de la cohorte de ces francs-tireurs qui rêvaient d’accomplir ce qu’avait réalisé Sam Phillips à Memphis avec Sun Records, montant de petits labels indépendants auxquels étaient souvent accolés au fond d’une grange, d’un garage ou du magasin familial un studio d’enregistrement artisanal. C’est dans ces conditions qu’un autre producteur de Phoenix, promis, lui, à un brillant avenir, débuta aussi.

Lee Hazlewood, bien avant de faire pousser la chansonnette à la fille de Sinatra, expérimentait ses révolutionnaires techniques d’enregistrement dans un studio aménagé dans l’arrière-boutique d’un salon de coiffure de Phoenix, un silo à grains vide récupéré dans une ferme faisant office de chambre d’écho… S’il obtient un premier hit massif avec Sanford Clark (The Fool), il continue de se faire la main sur les enregistrements d’autres artistes locaux, dont notre jeune Don Cole, pour lequel il écrit et produit le semi-classique Snake Eyed Mama, sorti sur Modern en 1956.

L'une des rares photos de Don Cole, prise lors d'une séance au studio de Frank Porter.Don Cole enregistre dans la foulée un second single pour le label californien, mais sans la maestria de Hazlewood à la production, qui se consacre désormais à son nouveau protégé à la guitare « twangy », Duane Eddy. Hazlewood envolé vers l’eldorado californien, Don Cole va frapper à la porte de Frank Porter. Il ne se présente pas seul mais en compagnie de son copain de lycée Rusty Isabell, un rouquin multi-instrumentiste aussi à l’aise un micro ou un saxophone en mains que derrière un piano. S’il n’a encore jamais rien enregistré, Rusty est un habitué des jams qu’organise chaque samedi Frank Porter dans son studio, où défile tout ce que Phoenix compte de talents.

Des quatre morceaux enregistrés par le duo en janvier 58 chez lui, Porter extrait les deux faces d’un 45 tours qu’il publie dans la foulée sur son label : les géniaux Stop et Pedro Joe, crédités à « Red Hot Russell », qui assure le chant sur les deux morceaux. Tandis qu’un deal est conclu avec la major Capitol, qui prend en licence Mexicali Baby, une composition d’Isabell, et sa face B, Mexican Rock and Roll, un brillant instrumental mid-tempo signé Don Cole. Ce second single sort en mars suivant sous le nom de Rio Rockers créés de toutes pièces mais dont la carrière s’arrêtera là…

Rusty Russell, la moitié des Rio Rockers, en action.Avant que Frank Porter mette la clé de son studio sous la porte en 1959, une seconde session sera organisée pour Russell et Cole, mais rien n’en sortira à l’époque. Don Cole poursuivra sa carrière de guitariste, aux côtés de Sanford Clark notamment, avant de disparaître prématurément, en 1977, à l’âge de 35 ans. Rusty Isabell sortira encore deux 45 tours sur le label new-yorkais Brent : du rockabilly survitaminé à la Jerry Lee (The Blast) mais aussi des faces B plus atmosphériques (le hanté Manhunt, son ultime enregistrement…). On perd sa trace du côté de Las Vegas, au casino Showboat, où il aurait officié un temps comme pianiste d’un orchestre de honky tonk.

Il manque à cette histoire le nom du directeur artistique de Capitol, l’honorable maison de disques de Gene Vincent et Wanda Jackson, assez givré pour avoir imaginer qu’un brûlot tel que Mexicali Baby allait pouvoir se vendre… Qu’une major comme Capitol, qui venait d’être rachetée par les Anglais d’EMI et disposant à Hollywood de studios flambant neufs, ait jugé bon de sortir une production de ces sauvages d’Arizona fait beaucoup au charme de l’époque du rock and roll balbutiant… La fête n’allait pas durer.


Notes

— Le livre passionné de Max Décharné sur le rockabilly, A Rocket in my Pocket (Serpent’s Tail, 2010), a récemment été traduit (de manière bien tiède) chez Rivages, sous le titre Wild Wild Party… Dans la mesure du possible, optez pour la VO.

Bear Family a rassemblé sur un CD, « The Porter Records Story » (BCD 16272, 1998), l’essentiel de la production du label de Phoenix, dont beaucoup d’inédits, parmi lesquels la seconde session de Cole et Isabell enregistrée pour la marque. Une écoute recommandée !

— Des rumeurs peu étayées mais persistantes font état de la participation d’Eskew Reeder, aka le légendaire Esquerita, alter ego chez Capitol de Little Richard, à l’enregistrement de Mexicali Baby. Certains ont cru reconnaître son jeu de piano, et même sa voix… C’est faire peu de cas du talent de Rusty Isabell, qui a montré ici comme sur ses enregistrements postérieurs que, pour faire sonner les 88 touches de son piano, il n’avait pas besoin de doublure. Non mais sans blague.

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