Bilbo Baggins, « Saturday Night » (1974)

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Quelques années avant l’explosion punk, la deuxième division du glam dispute au rock progressif son monopole sur la pop et renoue avec les origines insouciantes du rock and roll. Parmi les équipes de bas de tableau, les Écossais de Bilbo Baggins, dont les 45 tours traînaient il y a peu encore dans les bacs à soldes. C’était avant leur redécouverte par les adorateurs du culte « junkshop glam ».

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C’est dans les pages du magazine Record Collector n° 269 d’avril 2002 qu’est portée pour la première fois à la connaissance d’un public incrédule l’existence de ce nouveau sous-genre de la culture pop. Inventé par deux collectionneurs londoniens, le néologisme « junkshop glam » faisait allusion à ce glam de série B produit en Grande-Bretagne durant la première moitié des années 70 par une multitude de petites formations condamnées à rester dans l’obscurité.

Cette production de plusieurs centaines de singles était jusqu’ici passée sous le radar de la critique musicale et des historiens du rock (cette blague…). Les quelques collectionneurs du début des années 2000 que la chose passionnait pouvaient encore se procurer ces disques contre quelques cents dans les brocantes (junk shops) et autres magasins caritatifs du Royaume-Uni (les « charity shops » de la chaîne Oxfam, par exemple, l’équivalent de nos Emmaüs).

Bilbo Baggins, aux débuts du groupe. De g. à dr. : Gordon Liddle, Brian Spence, Colin Chisholm, James Devlin et Gordon McIntosh. (DR)

« Glitter from the Litter Bin »

Quelques mois après celui de Record Collector, un article du Guardian, judicieusement titré « Top of the Flops », revenait sur la redécouverte de ce glam des bas-fonds et il n’en fallait pas plus pour qu’éclosent de multiples compilations regroupant les quelques pépites du genre… et tout le reste. Des séries aux titres souvent évocateurs : Velvet Tinmine, 20 Junkshop Glam Ravers (RPM), Glitterbest, 20 Pre Punk and Glam Terrace Stompers (RPM), Glitter from the Litter Bin (Castle Records), Blitzing the Ballroom (Psychic Circle) ou encore Satin Dustbin (Ursula 1000)…

 Tous les groupes en question avaient en commun de reprendre les codes du glam rock tels qu’ils avaient été définis par les superstars du genre, T. Rex, Bowie ou Roxy Music, mais dont ils livraient une version prolétarisée, débarrassée de toute nuance arty. Leurs influences musicales étaient plus à chercher du côté du bubblegum US (les productions cartoonesques de Kasenetz & Katz) mais aussi des riffs tapageurs de Slade ou Sweet. S’ils adoptaient les accoutrements et les tenues de scène flashy, il préféraient souvent aux plateform boots des stars londoniennes du glitter les plus rudimentaires Dr. Martens des skinheads de la première génération, dont ils étaient à bien des égards les chevelus héritiers.

Les bootboys formaient une partie du public des ex-skinheads de Slade.

Quelques années avant l’explosion de 1977, comme un vigoureux démenti à l’idée du punk comme génération spontanée, existait donc ce courant sous-terrain renouant avec les origines insouciantes du rock and roll et s’offrant déjà comme alternative à l’ennui profond dégagé par les pompeux songwriters ou l’emphase prétentieuse des groupes progressifs en vogue. Comme dans le cas du punk qui allait lui succéder, le format roi du glam « working class » a été le 45 tours, bon marché et support parfait pour les hymnes de 2’’30 diffusés le samedi soir dans les discos du royaume.

À la différence des punks – au moins dans le discours… –, ses protagonistes cherchaient ouvertement le succès et la gloire. Et il se donnaient beaucoup de mal pour y parvenir. Mais leur musique renouait avec une fraîcheur et une ironie vaguement menaçante (cf. le sourire d’Alex dans Orange mécanique) que la pop n’avaient pas connues depuis ses débuts… et qu’elle n’a que rarement retrouvées depuis.


Samedi soir, dimanche matin

BB à sa période « boots and braces » et motifs tartan, que lui emprunteront les Bay City Rollers… (DR)

Bilbo Baggins est représentatif de la trajectoire de ces groupes happés par l’industrie du disque mais qui devront se contenter des miettes des années glam. Le groupe naît à Édimbourg en 1972 de la rencontre de cinq jeunes lads avec le manager Thomas « Tam » Patton. Personnalité très controversée en raison des méthodes limites avec lesquelles il mène ses affaires (« un Brian Epstein sans la classe ») et ses mœurs dépravées (son penchant pour les jeunes garçons lui vaudra de passer plusieurs années à l’ombre dans les années 80), Patton baptise le groupe emmené par le chanteur Colin Chisholm d’après le nom d’un personnage de Tolkien… La démo que ses nouveaux protégés enregistrent est apportée à Polydor, qui, à l’affût de tout ce qui bouge, signe le groupe.

Le manager a déjà sous sa coupe depuis trois ans les Bay City Rollers, dont la carrière ne s’est pas encore envolée. Son plan semble avoir été de faire tenir à ceux-là le rôle des gentils garçons tandis que ses nouvelles recrues, les Baggins, incarneraient les bad boys avec leur look « boots and braces ». Beatles contre Stones, la recette avait déjà marché une fois, pourquoi ne pas retenter le coup ?

Malheureusement pour Bilbo Baggins, il va remporter son pari haut la main… mais avec les seuls Bay City Rollers. Lissant au maximum l’image de ces derniers (« Mes garçons ne boivent que du lait »), employant des musiciens de studio pour enregistrer leurs disques, Patton les impose à partir de 1974, quand le groupe commence à enchaîner hit sur hit, déclenchant une vague sans précédent depuis la « beatlemania ».

Photo promo pour Polydor, 1975. Baggies et blazer sur lequel est cousu un écusson aux armoiries du groupe. Chic et décontraction. (DR)


Un succès dont vont pâtir en premier lieu leurs camarades de l’écurie Patton. Pour leur premier 45 tours, deux auteurs de la maison Polydor, Wayne Bickerton et Tony Waddington (Nothing but a Heartache des Flirtations, c’est eux, mais aussi les tubes des Rubettes), ont écrit deux titres à leur intention : Saturday Night et sa face B Monday Morning Blues, diptyque qu’on croirait sorti d’un roman sur la jeunesse prolétaire signé par un Angry Young Man de la génération précédente (Alan Sillitoe, Saturday Night, Sunday Morning, 1958). Mal promotionné (en dehors d’un passage sur la télévision hollandaise), le tube en puissance de la face A passe inaperçu (le 45 sort en Allemagne et en France, avec la pochette présentée ici, mais sans plus de succès…). Fin 1974, les Rubettes enregistreront une version de Saturday Night, laissant de côté la hargne de l’original…


Heart of Midlothian F.C.

Délaissé par leur manager, le groupe survivra entre enregistrements de singles sans écho et tournées en première partie de Mud ou des… Bay City Rollers, qui ne se priveront pas au passage de leur piquer leur look. Les Baggins doivent se contenter d’un petit noyau d’admirateurs loyaux qui les suivent partout en Écosse. Ils se recrutent entre autres chez les supporters du club Heart of Midlothian, dont certains membres du groupe sont aussi des fans. En 1976, ils touchent le fond en acceptant d’apparaître dans la série télévisée de la BBC Glitter, où ils doivent jouer le rôle, toute amertume bue, des Bay City Rollers… Virés de chez Polydor mais libérés de l’emprise de leur manager, ayant raccourci leur nom au simple « Bilbo », le groupe accédera péniblement en 1978 aux charts (She’s gonna Win, n° 42), peu de temps avant d’arrêter les frais…

En 2014, Colin Chisholm s’apprête à remonter le groupe de sa jeunesse. (DR)

Le chanteur de Bilbo Baggins, Colin Chisholm, a refait parler de lui l’an passé en participant à la version britannique du jeu télévisé The Voice, tirant des larmes aux millions de téléspectateurs présents pour l’écouter chanter en direct – son rêve depuis quarante ans… – et raconter les infortunes de sa carrière musicale… Dans la foulée, il a eu la riche idée de remonter le groupe. La poisse se tenait en embuscade : les studios hollywoodiens producteurs du film The Hobbit, dont le héros s’appelle Bilbo Baggins, viennent de lui intenter un procès pour utilisation frauduleuse de ce nom… F*** !


NOTES

– Deux fans écossais de Bilbo Baggins entretiennent un site dédié à la mémoire de leur groupe préféré : www.spencemusic.co.uk/bilbomusic. C’est la source des rares photos de BB reproduites ici. Cheers Ritchie and Mark !

 – Publié en 2012, Wired Up ! Glam, Proto Punk and Bubblegum, European Picture Sleeves, 1970-1976, de Jeremy Thompson et Mary Blount, est la bible des amateurs de « junkshop glam ». Y figurent des reproductions de centaines de pochettes ainsi que des interviews d’Alan Gordon (Hector), Jesse Hector ou Gordon Nichol (Iron Virgin). Un aperçu de la somme : www.wiredupbook.com

Pure Pop est le blog que Robin Wills, le guitariste des Barracudas, consacre à d’obscurs singles glam et power pop. L’autre meilleur spécialiste du glam version bootboys, Tony Crazeekid, est français. La visite de son blog richement illustré Crazee Kids Sound est vivement recommandée.

Giuda

– Tony Crazeekid est aussi le graphiste des pochettes de disques du groupe romain glam-punk Giuda. Celle du premier album, Racey Roller, rend hommage à Bilbo Baggins. Giuda.net est le site du groupe et Proud Foot Sound, le blog du guitariste Lorenzo Moretti, dédié lui aussi à la célébration du JSG. Les supporters de la Lazio passeront leur chemin.

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4 thoughts on “Bilbo Baggins, « Saturday Night » (1974)

  1. Le succès de T. Rex ou Slade était bien supérieur à celui des Bay City Rollers !
    Ringo Star s’est baladé dans la foule lors d’un concert de T. Rex sans être reconnu une seule fois. Slade a eu bien plus de singles classés dans le top 10 que les Bay City Rollers. Ceci dit, sympa comme groupe que j’avoue je ne connaissais pas.

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